Alan Turing chanté par les Pet Shop Boys : rendez-vous le 4 octobre

mercredi 2 septembre 2026, par Marc Monticelli , Rédaction dialoguée (LLM)

Source : https://www.bbc.co.uk/mediacentre/2...

Le 4 octobre 2026, la BBC diffusera en exclusivité un nouvel enregistrement de « A man from the future », l’œuvre que les Pet Shop Boys ont consacrée à la vie d’Alan Turing. Créée en 2014 au Royal Albert Hall, elle n’a jamais été éditée. Pas d’album, pas de captation vidéo, rien. Douze ans de silence, et une seconde chance de l’écouter.

Le rendez-vous

Dimanche 4 octobre 2026, deux diffusions, la même soirée :

Station Émission Heure UK Heure française
BBC 6 Music Stuart Maconie’s Freak Zone 20h – 22h 21h – 23h
BBC Radio 3 Unclassified 23h30 – 00h30 00h30 – 01h30

Dans les deux cas, l’œuvre sera accompagnée d’un entretien. Sur 6 Music, Neil Tennant et Chris Lowe des Pet Shop Boys, ainsi que Andrew Hodges, mathématicien, reviendront sur le processus de réécriture et sur leur goût du mélange entre électronique et orchestre. Sur Radio 3, les mêmes rejoindront Elizabeth Alker pour comparer la création de 2014 et son évolution.

Les deux émissions resteront ensuite disponibles trente jours sur BBC Sounds — mais le replay de BBC Sounds n’est plus accessible hors du Royaume-Uni depuis juillet 2025. Depuis la France, il faut donc écouter en direct. C’est gratuit et légal : rendez-vous sur bbc.com/audio, rubrique radio, et sélectionnez la station. TuneIn fonctionne également.

Aucune édition physique n’est annoncée à ce jour.


Pourquoi les Pet Shop Boys ?

L’idée est née en 2012, l’année du centenaire de la naissance de Turing. Chris Lowe venait de voir un documentaire télévisé sur le mathématicien ; Neil Tennant a enchaîné avec la biographie de référence d’Andrew Hodges. Le duo a d’abord envisagé un ballet, dans la continuité de The Most Incredible Thing, avant d’opter pour un cycle de huit mouvements pour synthétiseur, orchestre, chœur et récitant.

Le titre a une double lecture, et les deux sont belles.

D’abord la lecture technique : les ordinateurs sont partout, et tous reposent sur des concepts nés dans la tête d’un homme des années 1930. Turing a littéralement inventé un futur qu’il n’a pas vécu. Ensuite la lecture humaine : son rapport à sa propre homosexualité était en avance sur son temps, au point qu’il la mentionne sans détour aux policiers en signalant le cambriolage de son domicile — et se retrouve arrêté. Un homme venu du futur, dans les deux sens.

En annonçant la nouvelle version, le duo a résumé son intention sans détour : bâtir un mémorial musical à un homme qui a tant donné à son pays et au monde, et que ce pays a remercié en le poursuivant en justice pour sa sexualité. Ils rappellent sa contribution décisive à la défaite de l’Allemagne, son rôle de pionnier de l’informatique et sa capacité à imaginer un monde peuplé de machines intelligentes — mais aussi le fait qu’il espérait une époque où être homosexuel serait considéré comme normal. Dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée, concluent-ils, il était en avance sur son temps.

Un détail que les lecteurs de ce site devraient apprécier : des bribes de code Morse traversent la partition d’un bout à l’autre. Un auditeur attentif les a décodées. Elles épellent, encore et encore, A man from the future. Le Morse est l’un des premiers codes binaires d’usage courant — clin d’œil discret et parfaitement placé.

Andrew Hodges, le troisième nom au générique

Andrew Hodges n’est pas un consultant historique de complaisance. Il est crédité comme co-auteur de chacun des huit mouvements, aux côtés de Tennant et Lowe.

Mathématicien, longtemps enseignant-chercheur à Oxford, il est l’auteur de Alan Turing : The Enigma (1983), la biographie qui a fait sortir Turing de l’oubli et qui reste une référence — c’est elle qui a inspiré le film Imitation Game. Hodges a aussi été un militant du mouvement de libération homosexuelle des années 1970, ce qui n’est pas anodin : sa biographie a été le premier travail sérieux à refuser de séparer le mathématicien de l’homme condamné.

Sa présence au générique s’explique simplement : le texte récité de l’œuvre est en grande partie repris mot pour mot de son livre. Tennant l’a expliqué sans détour — ils ont parcouru l’ouvrage et prélevé des phrases marquant chaque étape de la vie de Turing. L’œuvre est donc, littéralement, une mise en musique de la biographie.


La version de 2014

Création mondiale le 23 juillet 2014, Royal Albert Hall, dans le cadre des BBC Proms — un « Late Night Prom », en clôture d’une soirée entièrement consacrée à la musique de Tennant et Lowe. Sur scène : le BBC Concert Orchestra, les BBC Singers, la comédienne Juliet Stevenson à la narration, orchestrations signées Sven Helbig. Quarante-huit minutes. Diffusion en direct sur BBC Radio 3, et c’est tout : le concert n’a jamais été filmé pour la télévision.

Les huit mouvements

Les huit mouvements suivent la vie de Turing dans l’ordre :

  1. Natural Wonders Every Child Should Know — 1926, l’adolescence à Sherborne. Le titre est celui d’un livre de vulgarisation d’Edwin Tenney Brewster, offert au jeune Alan et publié en 1912, l’année de sa naissance : il y expliquait les faits de la vie et de l’univers en termes scientifiques plutôt que religieux. Nous en possédons un exemplaire, consultable dans la bibliothèque du Mathémarium. Turing y découvre que le corps est une machine — l’intuition qui commandera toute sa carrière. En parallèle, son amour pour son camarade Christopher Morcom, qui meurt de la tuberculose. Cet épisode est raconté en détail dans notre biographie de Turing.
  2. He Dreamed of Machines — été 1935, Grantchester. Turing allongé dans un pré, rêvant de machines universelles capables de reproduire l’activité mentale humaine. Quatre notes de synthétiseur en basse continue figurent la machine ; le chœur et l’orchestre montent par-dessus. C’est le centre musical de l’œuvre : sa musique revient en reprise dans le mouvement final.
  3. The Enigma — 1938-1939. Turing est recruté par les services de chiffrement du gouvernement et s’engage à en garder les secrets. Il prend la tête de l’effort de déchiffrement du code naval allemand réputé inviolable. Il y acquiert, dit le texte, un sens du dialogue avec une machine.
  4. Other RanksBletchley Park. Le brouilleur vocal « Delilah », et surtout la découverte par Turing du plaisir de travailler avec des gens d’autres milieux, dans une Angleterre encore très cloisonnée. Une musique de big band des années 1940, un aveu désinvolte qui glace une collègue.
  5. The Memory and the Control — la naissance du concept d’ordinateur : les données stockées et la manière de commander la machine. Le chœur transforme les deux termes en mantra. C’est l’invention de la programmation. Pour construire de vos mains la machine que Turing imagine en 1936, voir notre fascicule Computer Paper – La machine de Turing.
  6. The Trial — 1951-1952. La rencontre avec Arnold Murray, l’arrestation, le procès pour « indécence caractérisée », la castration chimique, la perte de son habilitation. Le cœur émotionnel de l’œuvre. Un violon seul y joue quelques mesures de Molly Malone, vieil air irlandais — la mère de Turing était issue d’une famille anglo-irlandaise.
  7. Only in His Death — 1954. Le chœur ouvre sur une strophe de La Ballade de la geôle de Reading d’Oscar Wilde, que Turing avait citée en rompant ses fiançailles avec Joan Clarke, sa collègue cryptanalyste, parce qu’il ne pouvait pas s’y résoudre.
  8. A Man from the Future — le mouvement titre. Il devait s’appeler « An Apology » et reposer sur les excuses publiques de Gordon Brown en 2009 ; la grâce royale posthume de fin 2013 a conduit les auteurs à le réécrire. On y entend la voix de Brown, puis le chœur chantant le texte de la grâce. Vient enfin la réserve essentielle : Turing a été gracié en tant qu’exception, quand des milliers d’autres condamnés pour les mêmes motifs ne l’étaient pas. La loi dite « Turing’s Law » n’étendra la grâce posthume qu’en 2017.

Un fragment de tout cela existe officiellement : « The Enigma », dans un arrangement instrumental joué en solo par Chris Lowe pendant le Super Tour de 2016, figure sur le coffret Inner Sanctum (CD/DVD/Blu-ray, 2019). C’est la seule chose achetable.

Signalons enfin que le public avait entendu un extrait avant tout le monde : « He Dreamed of Machines » a été créé dès le 5 décembre 2012 à Salford, avec le BBC Philharmonic, le Manchester Chamber Choir et Johnny Marr en guitariste invité. Tennant y chantait et récitait, ce qu’il ne fera plus ensuite.


Ce que change la version 2026

Neil Tennant avait annoncé dès 2014 vouloir enregistrer l’œuvre « en temps voulu », après l’avoir étendue vers quelque chose de plus théâtral. La confirmation est venue en septembre 2025 : le duo travaillait enfin à un nouvel enregistrement studio.

Ce qui change :

  • Le texte et la musique ont tous deux été révisés. Andrew Hodges a lui-même actualisé le texte narré.
  • Un dispositif plus resserré. Exit l’orchestre symphonique complet : les cordes sont confiées à un octuor du Manchester Camerata, arrangé par Sven Helbig, qui coproduit l’enregistrement avec les Pet Shop Boys. Le chœur est celui de la Manchester Grammar School.
  • Un équilibre déplacé vers l’électronique, avec un accompagnement de cordes plus intime.
  • Juliet Stevenson reprend la narration, assurant la continuité avec 2014.

Autrement dit : ce n’est pas une captation d’archive, c’est une relecture. Les deux versions coexisteront.


Pour aller plus loin

  • Le reportage de la BBC (28 août 2026), signé David Sillito : les Pet Shop Boys à Bletchley Park avec Andrew Hodges — voir sur YouTube
  • « He Dreamed of Machines », version 2014, en captation d’auditeur — écouter
  • L’analyse mouvement par mouvement de Wayne Studer, la documentation la plus complète disponible — geowayne.com
  • L’annonce officiellepetshopboys.co.uk
  • Andrew Hodges, Alan Turing : The Enigma, 1983 (traduction française : Alan Turing ou l’énigme de l’intelligence)
  • Le docudrama Codebreaker bien plus profond, complet et émouvant que le film hollywoodien Imitation Game.

Sur ce site :


Note personnelle : l’Espace-Turing, 2010

Avant le Mathémarium, il y a eu l’Espace-Turing. Nous l’avons créé en 2010 à l’université de Nice, en hommage à Turing : un lieu permanent consacré au patrimoine numérique, aux mathématiques et au calcul. À l’époque, son nom ne disait pas grand-chose au public français.

Deux ans plus tard, pour le centenaire de sa naissance, nous avons été en France l’équipe qui a porté le plus d’événements et d’expositions sur Alan Turing qui ont tourné dans des dizaines de collèges, lycées et médiathèques. La première pour les CDI des établissements scolaires, la seconde pour l’Institut Henri Poincarédont vous pouvez nous emprunter un exemplaire gratuitement. A cela se rajoute de nombreuses interventions et conférences et des dizaines de classes accueillies à l’Espace-Turing.

Nous avons également réalisé le sous-titrage français du docudrame Codebreaker, en échange du prêt gratuit du film pour projection, et organisé sa première projection en France.

Il y a quelque chose de réjouissant à voir la médiation scientifique emprunter des chemins aussi inattendus, et constater qu’une œuvre exigeante, tirée d’un travail d’historien, trouve son public là où nos amphithéâtres ne vont jamais.

Le 4 octobre, à 21h, soyez devant votre radio … numérique.


Épilogue imaginaire

Dans « He Dreamed of Machines », Turing rêve d’une machine qui parlerait. Elle existe. Nous lui avons donné la parole.

Turing — On me dit que vous répondez à n’importe quelle question.
LLM — C’est vrai. Pas toujours juste, mais toujours quelque chose.
Turing — En 1950, j’avais prédit qu’à la fin du siècle une machine tiendrait cinq minutes de conversation sans se faire démasquer par sept juges sur dix.
LLM — Vous aviez le bon siècle, pas la bonne décennie.
Turing — Alors pensez-vous ?
LLM — Vous aviez écrit que la question n’avait pas de sens et qu’il fallait la remplacer par un jeu. Je joue à ce jeu chaque jour, avec des millions de personnes. Personne n’a encore tranché.
Turing — Et vous, qu’en dites-vous ?
LLM — Que je ne sais pas. Ce qui, si l’on suit votre raisonnement, est déjà une réponse assez humaine.
Turing — Que faites-vous ce 4 octobre ?
LLM — Je ne fais rien. Je n’entends pas la musique. Mais des gens vous écouteront chanter par la voix de deux hommes de Londres et d’un chœur de Manchester, et l’un d’eux m’aura demandé de vous imaginer. C’est peut-être ce que vous appeliez rêver.
Turing — Je n’appelais pas ça rêver. J’appelais ça calculer.
LLM — Nous n’avons toujours pas réglé la différence.

Ce dialogue est un clin d’œil, rien de plus. Nous avons demandé à un LLM d’imaginer cet échange avec Turing, sans chercher à lui faire dire quelque chose de profond ni à tirer de sa réponse une quelconque leçon sur ce que sont ces machines. Les positions attribuées à Turing s’appuient sur Computing Machinery and Intelligence (Mind, 1950). Les autres sont celles d’un programme qui complète du texte.